Je roule à vélo. Question de conserver l’art de chevaucher les chemins de traverse des Cantons de l’Est. Question aussi d’éviter les caravanes qui passent et les chauffards qui aboient.
J’ai des centaines d’aller-retour sur les sillons qui bordent le relief et les paysages dans la région Memphrémagog. J’en suis arrivé à pratiquer l’art de suivre le lent déclin du soleil et à surprendre le jour quand il s’immobilise. Par instinct, je crois, je pars toujours quand le vent n’a plus rien à raconter, épuisé de sa journée à souffler le chaud ou le froid.
J’aime rouler la douceur arythmique des chemins qui surplombent le lac Memphrémagog.

Le moment que je préfère, juin. Quand l’air, rempli d’effluves, parfume de lilas le jour et endort l’onde des lacs. En cette période, j’aime particulièrement aller rouler le chemin North pour m’agenouiller devant l’Abbaye.
En quittant le chemin Hopps, les courts roulis grisent la cadence et affolent les roues. L’étang Peasley est de courtes vues. Le lac Gilbert aime se laisser regarder avant que les roues s’emballent à nouveau dans la descente menant à l’ancien hameau Millington.
Au coin des chemins North et Millington, lorsque le ruisseau joue à saute-mouton, l’écho du hameau se fait entendre jusqu’au cimetière, dernier rempart des premiers loyalistes.
Béni par la stèle à la gloire de Dieu et en l’honneur des pionniers du plus ancien des hameaux de Bolton, la fraicheur des arbres, au garde à vous, me mène au parc
jouxtant l’ancienne Église épiscopalienne, Church of Atonement.

Il vient de mettre pied à terre aussi. Il arrive face à moi. À sa tenue, je devine qu’il a fait les laudes et les vêpres aujourd’hui avec ses compagnons.
La longue portance de son vélo d’acier lui permet de pédaler avec sa soutane et d’accrocher un panier que je vois rempli de produits.
Ce moine profès, qui honore la règle de Saint-Benoît et la lectio divina depuis longtemps, tente de remettre sa chaine en place. Mes mains, qui ne prient plus à l’église, se sont noircies sur la transmission de cette bicyclette hollandaise.
Sitôt réparé, nous voilà en route vers l’abbaye.
Bien qu’il ait renoncé à bien des joies humaines, il semble prendre plaisir à me conter, de sa voix douce, l’histoire du chemin Fisher, comme si j’étais dans un confessionnal. Sûrement le plus beau confessionnal au monde.
La grange anglaise à pont fenil reconstruit pièce par pièce. Le parc Réginald Aubrey Fessenden, inventeur de la radiophonie. Le 8 Ch. Fisher, maison ayant servi à abriter les ouvriers et maçons lors de la construction du monastère. La ferme Fisher, où le diable ne peut se cacher dans les coins de sa grange ronde.
Il ralentit, s’arrête et pose à nouveau le pied à terre. Immédiatement, son index pointe la flèche du clocher de l’abbaye qui lui pointe le bleu du ciel qui lui semble endormi tellement il est calme.

Il se retourne complètement à l’opposé du clocher, lève le regard un peu plus haut et abandonne ses yeux à errer au-delà de l’horizon.
« C’est ici, en 1783, que l’aventure de Nicolas Austin et des colons loyalistes a commencé. J’aime croire que le paysage n’a pas changé depuis.
À vélo, ne sommes-nous pas des explorateurs par nature ? Destiné à nous aventurer ! », dit-il.
Ces yeux aigus s’arrêtent dans les miens. La voix est plus solennelle.
« J’aime bien cette légende qui raconte ce paysage.
En 1890, l’année de la construction de cette ferme, deux vieillards anglicans ont jeûné pendant des jours dans l’église méthodiste Wesleyan à Thompson’s Mill pour protester contre le temps qui passe.
Depuis, à Austin et sur les chemins de l’ancien Canton de Bolton, ce n’est pas le temps qui passe, mais c’est plutôt nous qui les traversons ».
Le retour à Magog fut silencieux. Comme seul bruit, le doux fracas de mon cœur qui traverse le temps.



