Ça s’est échafaudé drôlement ! Samedi dernier, une bande de canailles est venue cogner ma porte avec leurs roues de « gravelbike ».
Viens! Accompagne-nous pour notre « ride » à Georgeville !
Ce ne sont pas les roues qui ont frappé ma porte, mais plutôt quelques amis.
Je leur avais parlé, il y a déjà un moment, des chemins qui crapaütent dans le contrefort des montagnes menant au Vermont et des paysages bonaces qui plongent dans le lac Memphrémagog.
J’habite à trois montées, deux descentes et un serpent de terre du village de Georgeville. Ce type de villages qui sait relever notre ipséité, ou le contraire.

À deux tours de manivelles du magasin Général, là où se croisent les chemins du village, les canailles ont déposé leurs vélos à l’ombre des petites et grandes maisons aux airs de Nouvelle-Angleterre dont leur reflet chatouille le lac.
Chacun gonfle pneus et orgueils. Les barbichettes se tirent et s’étirent entre les éclats de rire.
Aucun panier n’est accroché sur le devant des bolides de carbone et d’aluminium. Pourtant, il pourrait être pratique au retour pour cueillir les confitures maison du Beret Rouge.
Me voilà prêt à rouler avec tous ces bacheliers, bachelières de la poussière. Je serai le guide du jour et sûrement en queue de peloton, comme le commande mon grand âge.
Au départ, la vitesse était encore à l’admiration. Le chemin de l’Est, comme à son habitude, répétait le même, mais combien apaisant, monologue en entrant dans son théâtre. Les principaux personnages, presque ivres de beauté, jouaient la partition de l’immobilité. Même le vent chuchotait.
Je ne sais plus trop s’il enseignait à Sherbrooke ou Montréal, mais j’ai passé tout le premier tiers de la randonnée avec Martin.
Bref, c’était la première fois que je roulais avec un prof de philosophie. La première fois aussi, en 10 km, qu’un cycliste philosophe m’expose clairement la distinction entre l’ignorance et la bêtise.
« La deuxième est plus grave. Il s’agit en fait d’une double ignorance – on ne sait pas qu’on ne sait pas. Pire, on en fait une certitude. C’est d’autant plus triste quand la personne avait les moyens intellectuels de voir clair. Mais la vanité aveugle ».
« Voilà une forme d’intelligence stupide ». Expression, ici, de Robert Musil, que me lance ce prof avant de me larguer dans la première côte du chemin Merril.

Après la halte au pont couvert, j’ai roulé avec une avocate et son amie médecin. Nous étions sur les petits chemins qui avoisinent Ogden. Elles n’arrêtaient pas de dire comment c’était beau. Parfois, la route traçait un mince fil entre les reflets d’automne et les collines. Les arbres commençaient à roussir et s’entremêlaient à leurs chevelures rousses dont je devinais le sourire devant ces paysages éclatants de leur flamboyance.
Les cyclistes, à nouveau regroupés sous le clocher de l’anglicane pour le dernier tiers du parcours, se sont élancés avec une alacrité folle sur le chemin entre Fitch Bay et Georgeville. Je suis lanterne rouge pour cette dernière portion de l’itinéraire.
Le philosophe, l’avocate et la médecin me doublent juste avant notre virage à gauche. La montée du chemin Noël.
Les cyclistes peinent aussitôt à faire virevolter les feuilles d’automne. Je sens grommeler la montagne chaque fois qu’un cycliste pose pied. Elle égrène un chapelet graveleux sur 2 km et va même jusqu’à rouler les cailloux sous les pneus pour alourdir la montée.
À l’entrée sous la canopée, le chemin s’aplanit, s’agenouille et se drape de lenteur. Le silence est de plus en plus sonore et s’évanouit contre les murs de cette mirifique maison blanche.

Magoon Point sait chaque fois être belle.
Au retour, sur le quai à Georgeville, les langues se délient.
On entendait les « As-tu vu ». « As-tu ressenti ». « Et ces montagnes, ces couleurs ».
Entre tous les commentaires, j’ai entendu celui de la rousse avocate qui n’arrêtait pas de redire comment c’était beau tout ça. Que « Le paysage est immense ».
J’en suis toujours bêtement fier, comme un propriétaire que l’on félicite de son domaine.
Je suis rentré seul par mes trois montées, mes deux descentes et mon serpent de terre.
Tu n’es pas trop épuisé?
Pas du tout, mon amour. Les gens ont été gentils avec moi. Et puis, j’ai rencontré une avocate et une docteure.
Elles roulaient vite?
Non. Mais elles avaient des vélos en carbone.



