En franchissant le pont au-dessus de la rivière, je ralentis. 6 km de tranquillité jusqu’au hameau de Way’s Mills.
Je me hâte de cette lenteur pour habiter cette cuvette de verdures, de buttons et de coteaux. Pas par habitude. Par un « je-ne-sais-quoi ». Mon amoureuse dirait pour fréquenter la beauté, le paysage de ce chemin de biais, inchangé.
Tout juste à côté de la route, la rivière Niger. Elle a transporté les esclaves afro-américains fuyant la ségrégation.
Aujourd’hui, je reste attentif. Parfois que je verrais des démocrates la descendent pour fuir leur bandit de président.
C’est en bande organisée qu’ils sont arrivés derrière moi. Pas les démocrates. Un groupe de cyclistes. Maillots et cuissards serrés. Des pneus sifflants de vitesse et d’indifférences. Ils me dépassent.
Des jeunes. À mon âge, ils sont tous jeunes. En file indienne. Toujours épaté de voir comme ils respectent le code de la sécurité routière.
Je n’allais pas laisser passer ça. J’allais me les faire. Contre tout. La quiétude, le bon sens et l’ordre des choses.
Je gagnais du terrain. Je fondais rapidement sur eux. Me voilà dans leur sillage. Le dernier du groupe se retourne, me voit et pose une mine aux pieds de la bosse. Je le suis. En danseuse, dans la pente à 6%, j’en remets une. Je fais monter les tours. Mes battements tapent dans les tempes. Le souffle goûte le sang. Je les dépasse.
Ils me regardent. À voir leur tête, la bataille n’est pas finie.
Le plus fort du groupe reprend la tête. Ses mollets comme des coupe-papiers. Les muscles de ses cuisses taillés à la serpe, il affole tous les capteurs de puissance.
Ce gestionnaire en IA, d’à peine 30 ans, finit par ralentir à l’entrée du hameau. Way’s Mills a toujours cet effet. De tout faire ralentir.

Le virage juste avant d’entrer dans le village surprend toujours. Il nous fait entrer dans une autre époque. 1960.
Chacun s’est déposé. Sur le terrain ou les marches du parvis. Les premières minutes sont silencieuses. Il n’y a que la rivière qui murmure encore ses secrets aux clochers des deux églises. Amies depuis 150 ans.

Je ne sais pourquoi, ces cyclistes se sont mis à parler de voyage. Italie, Provence, Grand Canyon, Grèce, Espagne.
Vous êtes devant le plus beau village et paysage des Cantons-de-l’Est, sinon du monde, leur ai-je annoncé.
Fallait voir leur tête. Plus étonnée encore que tout à l’heure quand je les ai dépassés dans la montée.
Ils en ont sûrement vu d’autres beaux villages. Les Cinque Terre ensevelies de touristes. Ronda suspendus au bord du gouffre ou ceux plantés aux abords des Cirques et des paysages exotiques plongeant dans la mer.
Ce qu’ils ne savent pas, c’est que dans tous ces endroits, ces paysages, tout a été usé par le regard de millions de touristes, d’autobus, de photos Instagram, comme un vieux tapis trop piétiné dont il ne reste plus de laine pour encore s’émerveiller.
Ici ! Rien. Pas de spectacle, pas d’exotisme, pas d’Instagram.
Que le plus beau village, à mes yeux.

Les Carmélites
Qu’elles m’aient demandé si j’avais besoin d’aide, ce n’est pas ce qui m’a fait m’interroger sur mes compétences. Bien que je l’aie fait.
Effet Dunning-Kruger !, s’écrirait Paul, s’il était avec moi.
« Moins je suis qualifié, plus je surestime ma compétence. Plus je suis qualifié, plus je sous-estime ma compétence. »
C’était plutôt l’idée que plusieurs mains, ou plusieurs têtes réparent, en même temps, ma crevaison qui m’a fait sourire. Deux mains pour tenir la jante. Deux qui poussent la chambre à air à l’intérieur, assurant qu’elle ne se coince pas. Quatre autres qui tentent de glisser le pneu, trop rigide, sur la jante et une tête qui commande.
Elles arrivaient aussi de Way’s Mill, par le chemin Holmes et la vieille route bordée d’érables à l’ombre de la grange ronde. Je ne les avais pas entendues. Semble-t-il qu’elles sont dures à manquer. Elles ne font que parler, papoter quand elles pédalent.
Ce n’est qu’après avoir réparé ma crevaison que je me suis dirigé vers elles tentant de deviner leur conversation. Réussite professionnelle, épanouissement personnel, familial. Plaisir de s’être encore libérées le temps d’une randonnée. Peut-être même un peu de mécanique de vélo.
J’avais tout faux.

Aujourd’hui, elles font la tournée des églises. La tournée des clochers comme elles disent. Anglicanes. Là où Dieu porte le kilt. Comme le fondateur de l’église d’Hatley me soufflent-elles.
Saint-James, dernière des églises de leur échappée belle. Un rectangle de bois patrimonial peint en blanc orné d’un oculus, témoin privilégié de l’arrivée des loyalistes dans la région.
Nous sommes rentrés ensemble par les routes voûtées qui s’égarent au-dessus du Massawippi.
Silencieux jusqu’à Ayer’s Cliff, je laisse ces carmélites à vélo remplir de mots le peu de vide que laisse les paysages.



2 réponses à “Le chemin de Way’s Mills”
Ce texte, est plus que magnifique pour moi. Mon grand frère
Daniel a passé la dernière partie de sa vie à photographier
ces chapelles et églises de toutes religions afin de nourrir un
site Web provincial du patrimoine québécois.
Dans ma course folle de tous les jours, que je maintiens ainsi car
sinon je crains que ce soit ma fin, j’ai pu m’arrêter en lisant.
Cette pause fut apaisante, et rassurante.
Merci.
Merci.