Becyk Republic

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La vie devant soi

Aussi loin que je puisse me souvenir, j’ai toujours aimé le vélo.

À trois ans, mon tricycle me permettait déjà, en 3 ou 4 coups de pédales, de m’éloigner du dôme protecteur de ma mère. Tous ces coups de pédales m’ont fait passer des allers-retours sur la galerie à tourner en rond dans la cour extérieure de la maison jusqu’à rouler dans la rue et m’amuser à sauter les chaînes de trottoir.

Du tricycle incliné pour rouler sur 2 roues à la prise de vitesse dans la côte Saint-Luc. L’apprentissage du contrebraquage, par instinct, au virage brusque dans la cour chez Girard. Et comprendre toute l’utilité des souliers pour freiner.

Chacune de ces nouvelles étapes grisait ce petit bout d’homme.

Assis sur mon tricycle, je regardais droit devant et devinais déjà, à cet âge, que le temps devait sûrement transporter l’éternité. Pendant toute mon enfance, le temps a défilé lentement devant ma potence comme les caravanes de chameaux dans le désert.

Pendant mon enfance, j’ai vécu des rituels. Des inutiles, des agréables et des obligatoires trop souvent catholiques dont je me souviens peu.

J’ai le vague souvenir, encore, de celui de ma Confirmation où mes tantes se pâmaient devant ma photo, à genoux sur un prie-Dieu, pendant que mes cousins et moi nous nous échangions la carte de hockey de Bobby Orr.

Mais le rituel le plus important de mon enfance, je l’ai vécu en 1969.

À cette époque, chaque 24 juin servait de frontière entre la fin des obligations scolaires et le droit à la baignade et la liberté de rouler à vélo toute la journée.

Chez nous, le 24 juin, il y avait le rituel familial de la porte du garage. Mon père l’ouvrait, désignait un enfant et lui remettait l’objet sacramental.

J’y ai participé pour la première fois en 1969 et je fus marqué pour la vie.

Mon père, à son habitude, avait enfilé ses « overalls », ouvrit la porte, me fit signe d’attendre et pénétra la noirceur du garage. Ma grande sœur me tenait la main ou peut-être que c’était moi qui la lui tenais. Mes yeux fixaient l’antre du dragon.

La bête accoucha. Mon premier vélo à 2 roues

Je savais pertinemment que c’était le vélo de mon frère l’été dernier et celui de ma sœur l’été d’avant. Mais pour moi, sous les yeux de toute ma famille, je recevais mon premier vélo « neuf ».

La suite de rituel s’est déroulée dans le pur respect des traditions familiales. Mon père, de son pouce, a vérifié la pression des pneus, m’a soulevé et m’a posé sur la selle, m’a tenu, s’est mis à courir derrière moi et m’a lâché… dans la côte Saint-Luc.

Je faisais enfin du vélo à deux roues sans avoir appris à freiner.

Je vous épargne toutes les autres multiples embardées dans les marches des galeries des voisins, les arrêts brusques dans les clôtures et les deux fois où je me suis fait frapper par une voiture.

Bien que pour certains, une cérémonie de relevailles aurait été nécessaire, je me remettais chaque fois en selle et poursuivais mon chemin, ma procession, du haut de mes 5 ans.

Je me disais que j’avais la vie devant moi !

Réflexions et divagations

Selon Blaise Pascal, nous craignons le présent. C’est pourquoi nous aurions des passe-temps, des divertissements qui nous servent à oublier nos angoisses temporelles et le tragique de notre condition.

Encore aujourd’hui, à vélo, je vois encore le temps défiler lentement devant ma potence transportant toujours l’éternité. Sans angoisse, sans tragédie. Je ne défie jamais le temps. Trop peur de le rattraper. J’aime mieux avoir du temps devant moi. D’avoir la vie devant soi.

Parfois, lors de mes sorties à vélo, je m’amuse à la divagation, à la réflexion, afin de passer le temps, de me divertir.

Qui de Dieu, Bouddha ou Allah rouleraient le plus vite à vélo ?
 
Aurais-je mal si un ciel de cumulus me tombait sur la tête ? 
 
Lors de sa crucifixion, à la fin de sa prière, comment Jésus a-t-il fait pour se signer de la croix ?
 
On m’a toujours dit que l’amour débutait avec un baiser. Je commence à croire que ce n’est pas vrai. Je n’ai jamais embrassé mon vélo.
 
Je compte toujours les 10 dernières secondes de la minuterie du micro-ondes. J’ai l’impression de contrôler le temps.

Toujours selon Pascal, le bonheur est éphémère et illusoire, car le divertissement ne fait que nous distraire quelques secondes, quelques minutes, quelques heures. Et après, on en est toujours au même point.

Fuir le présent, c’est fuir le seul temps qui existe vraiment. Le seul qu’on a vraiment entre les mains.

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