Le moment où l’invisible devient visible.

Il n’y a qu’une voix. Juste assez puissante pour transpercer le « torno ».
Elle, clarisse, pâtissière et cloîtrée, vend, au tintement de la clochette, sans voir.
Moi, affamé, je prends sans voir. Ni le visage de cette sœur ni l’intérieur du Monastère royal de Santa Isabel la Real. Ancienne résidence de la mère du dernier roi musulman de Grenade
Je ne sais si la reine Isabelle, la catholique, qui a fait bâtir ce phare illuminant la ville en 1501, y montait tous les jours pour y manger les douceurs artisanales avec le même délice que moi.
En contrebas, cette vieille boutique, au bleu contrastant. Et cet homme. Le léger vacillement de sa boiterie le fait marcher droit entre ses étals ivres de cuir.
« Zapatero » !
Synthèse de sa vie d’artisan inscrit à l’arrière de sa veste. Seule la lumière réfléchie de la cathédrale ne pouvait mieux signer ses créations.
Touristes, visiteurs, pénitents heurtent la courte marche posée devant sa boutique. Sa façon de les ralentir vers cette colline. De leur dire qu’il est aussi créateur. Comme Allah, comme Dieu.
Il ne vous parlera pas du cirque, de l’Alhambra. Ni de ses jardins ni de cette immense colline de briques. Le flamenco et le faux souk au pied, ni pensez même pas. Peut-être un peu de Granada quand même et, si on est gentil, de sa cathédrale.
Tapas et trinité

Toni. N’a-t-il pas plus espagnol que Toni !
Son accent du « barrio » d’Albaicín, entrailles de « Granada », est la clé pour m’ouvrir les portes de ce quartier.
« Tu vas connaître la trinité d’Albaicín. Le labyrinthe de rues blanches. Les « cármenes », unique en Andalousie » et les tabernas.
À ses yeux, la trinité, le 3, chiffre du divin, est considéré comme le chiffre parfait. Le chiffre de l’harmonie, de la sagesse, de la compréhension. Le passé, le présent, le futur. Naissance, vie, mort. Commencement, milieu, fin.
J’ai vite compris que la meilleure façon de s’intégrer au quartier était d’investir dans la bière, les tapas et les pâtisseries du monastère. Et de répéter souvent la triade pour intensifier les émotions.
Une cathédrale

Si je suis tanné d’en visiter ?
Oui.
Une nef, un chœur. Un style.
Gothique ou renaissance ?
Je ne sais pas. Je démêle pas.
Depuis Madrid, elles sont toujours un peu trop grises.
Souvent, assis devant leur chœur, je m’amuse à fredonner ce refrain inspiré de Dany Placard * :
Ils ont construit une cathédrale.
J’imagine que c’est pas pour rien.
J’aime me dire que c’est un peu pour moi.
Ça m’aide à passer au travers de ma visite.
Le chœur aux prêtres circulaire de la cathédrale de Grenade. Le regard doré des orgues centraux qui mirent sur les murs blancs de cette géante. J’en oublie ma ritournelle.
Je deviens feuille morte qui colle dans le châssis.
À me dire que tout ça, c’est pour moi.
Et qu’enfin, dans cette cathédrale, j’ai fréquenté la beauté…
*Tiré de la chanson – Le soleil se lève à chaque matin
Dany Placard – 2025


Une réponse à “Clin d’œil d’Espagne – 3 Granada”
Félix Leclerc disait: »L’Île c’est comme Chartres. C’est haut et propre. Avec des
nefs… » Je vois dans ces images la beauté des nefs; de surcroi la beauté de notre Île d’Orléans; qui fut, naguère, aussi catholique que ce Toni.
Je vois dans ces rues, un pays ultracatholique, le pays de Charles Quint, qui a tenu tête à François 1er, et qui a gardé ses fils en rançon contre sa liberté suite à la perte française de la bataille de Pavie. Il a remis les fils 4 ans plus tard, François 1er ne remplissant jamais les accords de l’entente. Les deux fils revinrent.. différents.
Je vois Isabelle La Catholique, mangeant ces pâtisseries et sucreries, l’une après l’autre, le petit doigt levé avec grâce (bien sûr), alors que son peuple vivait dans la misère, criblé d’impôt, pour payer la guerre pour l’annexion de la Grenade.
Bon, c’était une reine de décision, qui prenait les devants sur son mari, le roi Fernand. Elle a donné le feu vert à Christophe Colomb »pour trouver »la route des Indes ». Cela vaut bien 3 ou 4 »mazapan » ;).
Et je vous vois, tous les deux, les yeux ouverts très grands et regardant tout ça. Tellement de »tout ça ». Manger: bien sûr! Profiter du climat: absolument! Voir des
gens vivrent d’une façon singulièrement différente, mais aussi généralement semblable à la nôtre: oui, oui! Mais s’imprégner de »tout ça », de ce que même les espagnols prennent pour acquis; il n’y a pas d’équivalent.
Et pour citer une certaine philosophe méconnue du grand public: »N’oubliez pas de mettre dans votre pocket, mes chums ». 😉