L’attente rend fanatique
Hubert Aquin
« Viens me rejoindre pour qu’on se raconte » !
Être bissextil, il m’appelle aux 4 ans. Toujours en août. Je le reconnais à la voix. À la paresse qu’il a aussi de ne pas se nommer. L’âge n’est pour rien. Il a toujours été comme ça depuis qu’il accompagne mon amitié.
À l’époque, il écrivait ses invitations. Sur un bout papier. Les suspendait à ma porte. Bien qu’aujourd’hui la technologie assèche le temps perdu, il préfère le téléphone depuis que nos portes se sont éloignées. Il reste, encore aujourd’hui, le seul à remplir ma boîte vocale.
Déjà 40 ans à poser ensemble nos roues sur les routes de la région. À graver l’épitaphe de nos existences. À raconter les hoquets de la vie. Les enfants et les petits. Les amours alpestres et les imaginaires. L’insignifiance perdue et celle gagnée. Les bonheurs d’occasion jouant à saute-mouton. Et cette vie. Celle qui s’embobine, qui nourrit l’homme et le gamin en nous. L’insidieuse. Celle qui trafique les âges.
Comme à l’habitude, il aoûte son invitation au 2e appel.
« Viens me rejoindre sur Brown’s Hill ».
L’endroit du rendez-vous m’a surpris. Il y a bien 20 ans qu’il refuse d’y rouler.
Les premiers kilomètres donnent lieu à l’inimaginable. De bourru sans histoire, il cause maintenant à la vitesse du son. Les consonnes, en apnée, butent contre les voyelles. Les bouts de phrases rapiécées se reconstruisent sur les derniers poils de la barbe.
Seuls le paysage et les souvenirs vallonnant ralentissent son débit, son rythme. Il finit par s’arrêter.
« Regarde le soleil !
À cette hauteur, il aplatit la montagne. Il silhouette même le parfum de la poussière. Suffit d’être attentif. Assister aux premières vagues de jour qui se réfractent, cela ne peut être qu’ici, sur Brown’s Hill.
Sur ce chemin, tu réussis à voir les descentes comme un champ de sirènes qui te donnent l’espoir de tout. L’espoir de faucher l’horizon, de fixer le temps ».
Déjà 10 minutes que nous sommes perchés sur cette butte. 10 minutes à tâter du souvenir. Les immobiles comme les à moitié visibles. Rappelant à la fin de chacun les occasions ratées de l’embrasser chaque fois qu’il l’a quittée.
« J’t’ai déjà dit qu’elle roulait toujours derrière moi ? Pourtant, j’avais l’impression de la suivre. Elle aimait parler à la montagne. Picorer les angles du paysage. Et l’azur de ses yeux, un phare au contre-jour.
Elle savait faire naître en moi tant de choses qui n’existaient pas.
J’ai tenté mille fois de mémoriser son ombre. M’imaginer ses hanches onduler dans les courbes d’une montée. Ses cheveux chaloupant sur les vagues de blé. 20 ans à rêver d’inspirer à nouveau son sourire. À deviner le prochain. Celui qui coupe le souffle. Qui réveille l’émotion. Ou l’inattendu qui dit « Qu’attends-tu ? Approche-toi !
Toutes ces années à m’époumoner à ne rien dire. À plier les yeux avant l’échine. À laisser mon silence crier à tue-tête tout ce que je voulais lui dire.
Mais hier, elle m’a souri. Et mon sourire lui a enfin murmuré – Je t’aime ».

Et puis mon amour ! Comment a été ta sortie de vélo avec ton ami ?
Sors ta plus belle robe, demain, on va aux noces.


